Marguerite Hollemaert, texte par Youna Dacher
Le bruit des chiens et de la térébenthine
Le paysage originel de Marguerite Hollemaert, c’est la Normandie. La plage et les falaises. Des paysages, en somme. Au fur et à mesure elle s’en détache pour aller vers des images moins évidentes, plus ambiguës. Là, elle nous propose des rencontres : des portraits et des détails majoritairement peints et tirés de son inventaire personnel d’images et de vidéos, des relevés de situations.
Des chaussures abandonnées par leurs propriétaires. Premières présences humaines dans l’absence. Des présences animales, aussi : Poule à corne et Sanglier. Productions toujours délicatement teintées d’une couleur rurale. A la manière d’une collection d’images photographiques. Marguerite travaille un cadrage soigné, dépris de toute spatialité ou temporalité. Un peu comme les visages et les masques de Michaël Borremans.
Arrive Tim, le déclic. Celui d’une inquiétante étrangeté. Quand ces choses familières nous paraissent différentes que d’ordinaire. Chimère morte et vivante au ton si dramatique. Le clair obscur vient justement souligner l’anormalité de ce souvenir. Plus loin, au maquillage de squelette et à la coiffe de renard succèdent les fantômes de Marguerite.
La grosse tête reprend la figure de la chimère : mi-humaine, mi-animale, la tête en plâtre est plongée vers le sol. Son double visage est un moulage de masque. Une sculpture n’est pas un problème à résoudre mais un objet d’inquiétude. Et justement, La grosse tête inquiète, comme une mue d’animal, vide, gisante. Elle ne demande pas vraiment de réponse. Premier fantôme.
Ensuite, il y a le fantôme d’une fête passée comme dans Mrs and Mrs dont la nostalgie se fige grâce à l’utilisation typique des terres de Sienne, qui rappellerait presque la palette des tirages sépias d’antan.
Également Louis, le fantomatique. Lui qui joue avec sa pince de crabe, qui la fixe attentivement. Il est enveloppé dans son atmosphère blanche, lactescente, fumante, comme dans un brouillard qui n’empêche pas l’observation éternelle de son bout de crustacé. Le fantôme c’est aussi le sujet des non-sujets, des autres : ceux à qui le traitement réserve la ligne du croquis.
Dans Les Grandes Personnes (profil) et (face), ce sont les auxiliaires, les gens de la foule, qui donnent tout son sens à la marionnette géante de l’oiseau bleu. Sans elles, la moquerie du volatile perdrait sens.
Plus loin, un pigeon suggéré par les traits du pinceau. Encore un de ces fantômes. L’animal, central, n’est peut être pas le réel sujet. Comme dans le diptyque précédent, il s’efface pour laisser la couleur aux mains gantées qui le tiennent. Pigeonne nous parle de l’intention du geste. Ces mains l’emprisonnent-elles ? Le protègent-elles ? Domination ou protection ? Étrangeté bien pesée.
Cette étrangeté n’est pas seulement visible sur la toile, elle prend racine dans le processus de création. En réalité, des images de son inventaire, Marguerite n’en garde qu’une partie. Tant elle laisse la place à l’inattendu lorsqu’elle peint. Son idée de résultat n’est pas figée. Une manière plus libre de peindre. Qui laisse plus de place à l’intuition ou à l’inconscient.
Tout à coup, Corinne brûle en plein show. Sa figure apparaît subitement par le trait. Trait appuyé sur les mains et le livre comme pour éclairer son geste surprenant.
Surprises, Corinne la drag queen et moi, penserions presque qu’elle est sur le point de se faire avaler par les flammes. Elle est debout dans l’orange infini de la toile, orange du feu, orange de la chasse, orange des mangeurs d’images de Dora Jeridi. Orange de la chasse ? La ruralité reste comme un guide qui pose son empreinte parfois sur les productions de l’artiste.
Comme La grosse tête, qui est en réalité un masque pour protéger les chevaux des mouches l’été. Un son est diffusé dans l’espace. Il provient d’une battue. Au loin, on entend des rabatteurs qui crient et des chiens qui aboient. Plus proche, les chuchotements enregistrés sur le mirador. Moment de tension. On est à l’affût. Mais de quoi ? D’un cri. D’un coup de feu.
Par les clins d’œil à la chasse, un hommage se fait. Tant à l’histoire de la peinture, qu’à son histoire personnelle.
On ressent chez Marguerite, ses fantômes, ses gestes, son inquiétante étrangeté. Ses animaux et ses humains. Elle nous montre les détails étranges de sa vie, ceux que personne ne remarque à part elle. L’artiste crée, à partir de là, ses narrations qui poussent le spectateur·ice à prendre part au récit.
Youna Dacher, amie et artiste.
Actuellement en master de Gestion Culturelle à l’université Carlos III de Madrid
2023
